Cicéron Angledroit

Auteur de romans policiers (mais rigolos quand même)

Cicéron Angledroit

Auteur de romans policiers (mais rigolos quand même)

« Dans la vallée décharnée » de Paul Bouman

« Dans la vallée décharnée » de Paul Bouman
Actes Sud, collection Actes Noirs (février 2018)
traduit de l’américain par Alain Defossé.

J’ai reçu ce livre en cadeau de la part de l’association 813 à laquelle j’appartiens en qualité de membre inactif. Première impression : du sérieux. Actes Sud quand même ! Je ne suis pas étonné de lire en quatrième de couverture qu’il s’agit d’un pur chef-d’œuvre (c’est souvent comme ça sur les quatrièmes). Le bouquin est beau. Le bouquin est gros. Il tient bien en main. Il donne envie d’essayer. Paul Bouman ? Première fois que je lisais ce nom. « Premier épisode d’une série prometteuse » me promet-on, et déjà chez Actes Sud ? Qu’est-ce que je risque ? Si le style ne m’interpelle pas dès les premières lignes, il ira, comme il est beau, s’intercaler, sur mes étagères, entre deux autres tout aussi beaux et pas forcément lus. Tant qu’il y a de la place.

Autant vous le dire tout de suite, les premières lignes ont été convaincantes. Le style, la traduction – très importante la traduction qui est, pour moi, une réécriture complète de l’œuvre – la narration à la première personne… Tout ce que j’aime. L’emploi du passé composé laisse à l’histoire le temps d’installer ses pilotes dans ma tête pas toujours très réceptive. Je préfère le présent mais le passé composé situe, à mon avis, l’intrigue dans un environnement passé, certes, mais stable. Contrairement au passé simple que je trouve chichiteux et ampoulé (notamment quand la narration est à la première personne comme dans ce livre). Lire ce livre c’est comme prendre un billet d’avion aller pour la Pennsylvanie. Le dos du livre annonce un polar rural. Plus rural et américain serait difficile. Bien sûr je situais la Pennsylvanie quelque part entre Los Angeles et New-York, que je situais elles-mêmes approximativement et, donc, ça m’a obligé à une incursion dans la géographie US pour me repérer. Après quelques recherches j’ai compris où j’allais mettre les pieds. L’Amérique profonde comme on dirait. Une Amérique qui n’existe que pour ceux qui y vivent.

Le narrateur, Henry Farrell, est l’unique flic d’une petite bourgade rurale du nord. Je ne vous raconte pas l’histoire. On trouve un mort, on y ajoute un assassinat et c’est parti pour l’enquête ! Je ne suis pas fana des descriptions trop fouillées que j’assimile généralement à du remplissage mais, là, j’ai adoré. Et il y en a. Il n’y a même que ça. On suit ce pauvre tâcheron de flic dans les collines, dans les marais. Il fait froid, on transpire, on glisse dans la boue, on remue de la tourbe, on s’enlise, on pue, on reçoit des gnons, on en donne, on s’écroule de fatigue, on croise des gens, on découvre des gens, des mœurs, des habitudes, on rit peu, on dort dehors, on reste en planque sur un coteau venteux, on boit quelques bières (même moi qui n’aime pas ça) et du mauvais café (mais, ça, c’est la règle en Amérique). Tout ça au rythme d’un flic infatigable mais épuisé qu’on ne lâche pas un instant. Vraiment, très vite, on a envie d’être pote avec lui. Même si c’est ingrat d’être le représentant de l’ordre dans un patelin où on a grandi et où la plupart de ceux qui y ont aussi grandi sont devenus de rudes marginaux très peu fréquentables. La ruralité. Comme chez Frank Bouysse dans son admirable « Grossir le ciel.» L’enquête, faite essentiellement de filatures et de rencontres, de coordination difficile avec les autorités supérieures : le shérif de la grosse ville la plus proche, la scientifique débarquée de l’état, ne faiblit jamais. Tout le monde met la main à la pâte, à la pelle ou au fusil, les méchants comme les gentils. Je vous défie d’ailleurs de faire la différence. L’environnement, l’équilibre de la communauté sont dévoyés par l’exploitation omniprésente des gaz de schistes, la fragmentation tant décriée de ce côté de l’Atlantique. Autrefois paysannes, les familles locales ont bien souvent choisi de louer leurs terres aux exploitants qui les tiennent dorénavant, sous perfusion, dans une oisiveté propre à tous les vices. L’argent facile a tué l’effort et ceux qui ne cèdent pas souffrent. Des rivalités, des jalousies naissent de ce terreau. Mauvais pour l’ambiance communautaire, croyez-moi. Mais l’histoire avance sans faiblir. Peu de vrais rebondissements mais une fluidité qui contraste avec l’âpreté du décor.

L’histoire sera résolue et le contrat rempli mais ça n’est pas ce que j’ai trouvé de plus important dans ce livre qui nous montre surtout une humanité profonde. Parallèlement, toujours à travers son narrateur, l’auteur nous livre des digressions relatives au passé d’Henry. Sa vie pas facile, son cheminement de militaire engagé sur des fronts qui ont fait de lui un vétéran (comme on appelle pudiquement les « déglingués » là-bas) jusqu’à son affectation dans cette improbable ville de son enfance en qualité d’unique représentant de l’ordre. Il n’a même pas un vrai bureau mais une sorte de gourbi au sein des services généraux municipaux. Ces digressions sont les bienvenues pour établir le personnage et elles sont nécessaires pour le premier roman d’une, j’imagine, série à venir. Même si c’est là que j’ai trouvé du « stéréotype » (sa femme est morte dans une histoire digne de « love-story »). Qu’est-ce qu’ils ont tous ces flics de la terre à perdre ainsi leurs bonnes femmes ? Quand elles ne sont pas assassinées par un tueur en série, elles disparaissent sous un quinze tonnes dans un virage. Mais, bon, fallait bien lui construire une histoire et justifier son désabusement.

Un grand grand, très grand coup de chapeau à Alain Defossé, le traducteur, qui a réussi à transcrire cette ambiance dans une construction originale (notamment la manière particulière de mêler les dialogues à l’action). Formidable ! Le livre lui doit sûrement énormément. Juste un truc qui m’a gêné, c’est la suppression systématique des « ne »   de négation. Que ça soit le narrateur, le marginal, le toubib, tout le monde, personne ne l’utilise. Dans les dialogues, je veux bien. Mais quand ça ne s’impose pas dans la narration, je trouve ça (mais c’est un avis perso) gênant. Surtout quand phonétiquement c’est inutile « on n’en a pas besoin » se prononce, à la lecture, de la même façon que « on en a pas besoin.» Pour la narration, je préfère la manière correcte d’écrire quand elle s’impose. Et, parfois, ça accroche à la lecture. Exemple : « J’ai plus de temps… » Veut-il dire qu’il a plus de temps ou qu’il n’en a plus ? Ça oblige à revenir sur le sens. Personnellement, je fais pareil. Mais, dans ce cas j’aurais été au bout avec « J’ai plus d’temps.» Il est vrai qu’en américain, le problème ne se pose pas avec l’utilisation parlée de l’apostrophe. Personne ne dit « I do not » et tout le monde dit « I don’t.» Mais c’est vraiment le seul petit bémol que j’y vois et qui pose la question de la liberté du traducteur vis-à-vis du texte à traduire. Doit-il respecter scrupuleusement l’auteur, même si chaque langue a des particularités difficilement transposable à une autre, ou interpréter autant que traduire ? Je ne le sais pas.

Deux mots pour conclure : Vivement le second ! Et courez-y vite !