Cicéron Angledroit

Auteur de romans policiers (mais rigolos quand même)

Cicéron Angledroit

Auteur de romans policiers (mais rigolos quand même)

« Sérotonine » de Michel Houellebecq

« Sérotonine » de Michel Houellebecq.
Éditions Flammarion. Janvier 2019.

Bon là, je prends des risques. Avec Houellebecq, pas de demi-mesures, c’est « t’aimes » ou « t’aimes pas. » Quand t’aimes c’est sans retenue, quand t’aimes pas c’est sans exception. C’est le personnage, souvent caricaturé mais, en y regardant de plus près, pas du tout caricatural, qui veut ça. C’est épidermique. Moi c’est « j’aime. »

Donc, avec cette chronique, je vais faire, grosso-modo, dans le 50/50. La moitié me suivra, la moitié me fuira. Je prends donc le risque, compte-tenu de ma modeste (le mot est faible) exposition médiatique, d’amputer mon aura pâlotte de la moitié de son énergie sans, pour autant, espérer un bénéfice compensatoire de la part de nouveaux venus. Mais tant pis, c’est comme ça. Faisons avec.

Les critiques, envers cet auteur, c’est simple : tu demandes de décrire une prairie et tu en as qui ne voient que des trèfles à quatre feuilles et d’autres, que des bouses de vaches. Heureusement les ventes mettent tout le monde d’accord. Je veux bien que, chaque année, on offre le Musso du jour pour la fête des mères, l’anniversaire du grand ou les étrennes de mamie. C’est pratique, ça évite de réfléchir, c’est un bel objet et ça sort pile au bon moment. Mais un Houellebecq, c’est une autre paire de manches. Personne ne veut prendre le risque de se fâcher avec sa mère, son grand ou sa mamie. Vous noterez que je suis malin, j’ai pas encore parlé du bouquin. Mais il y a des chroniques qui demandent du préambule, des précautions, du tact. Avant de me lancer, pour une fois, j’ai essayé de me documenter. D’où le constat ci-dessus. Ceux qui aiment me confortent. Ceux qui n’aiment pas ont tous un truc définitif et rédhibitoire à opposer. Un truc et c’est fini, on n’en parle plus, c’est « nul et surfait. »

Pour les uns (L’obs, par exemple) ils n’ont compris que « bite », « chatte », « salope » et en concluent à une misogynie définitivement condamnable de l’ensemble du bouquin. Je leur conseille de le relire car s’il y a bien des personnages qui peuvent conférer à l’optimisme et au respect, dans ce livre, ce sont plutôt les femmes. Évidemment le traitement non édulcoré du sujet peut faire penser ça, mais c’est surtout, selon moi, une mise en évidence, en creux, des propres défauts du narrateur, que l’auteur exprime. C’est comme ça que je le perçois. Les timorés me font chier.

Pour d’autres (l’inépuisable Facebook), il fait des phrases à rallonge. C’est vrai. C’est vrai aussi que, souvent, il économise les virgules. Mais je dois être un être (« être un être »… à ressortir) supérieur car ça ne m’a pas trop gêné dans la compréhension du texte. Au contraire, même ! Et puis, s’il se mettait aux phrases courtes, les mêmes le lui reprocheraient avec la même conviction. D’autres (toujours issus de la même source inépuisable) l’attaquent sur les citations fréquentes de marques. Ben oui, on vit dans un monde de marques. Sans les marques que serait le CAC 40 ? Je préfère un personnage qui se saoule au « Grand Marnier » au même qui abuserait de « liqueur à base d’oranges amères.» Moi, par exemple, j’aime mieux la « S.Pellegrino » que « l’eau pétillante. » On se moque (dernier argument) de son look en exhibant des photos tirées d’un film où il tenait le rôle d’une sorte de clone abruti de lui-même. Un vrai rôle de composition. Bref, beaucoup de coup-bas et peu d’arguments.

Comme d’hab je ne vais pas vous raconter l’histoire, vous êtes assez grands pour la lire (j’en ai même débusqué quelques uns qui spoilaient la fin en l’interprétant de façon, à mon avis, erronée ou prématurée). Il y a un narrateur, un ingénieur agronome, qui nous raconte sa vie et notre époque avec une justesse et une clairvoyance qui méritent le respect. Je ne sais pas si c’est la clairvoyance de Houellebecq qui est cynique ou si c’est son cynisme qui est clairvoyant mais je vous encourage à vous faire votre propre idée. La narration au présent passe au passé lors des flashbacks qui font le squelette de ce livre. Sans en avoir l’air, il nous livre une construction littéraire hyper rigoureuse. Les nombreuses sous-histoires, les nombreuses promesses de revenir plus tard à l’explication sont toutes bouclées. Jamais le lecteur n’est laissé de côté ou dans une impasse. Total respect !

Le seul hic que je relève c’est que, moi qui « bénéficie » de trois ans de plus que ce gamin d’auteur, je me reconnais dans beaucoup de désillusions du narrateur, aussi dans ses expériences, ses souvenirs et son vécu. Mais je m’y reconnais aujourd’hui à soixante ans passés (comme c’est délicatement dit) alors que son personnage n’a que quarante-six ans dans le récit qu’il livre. Si je l’avais lu à cet âge (et si je me souviens bien) je n’aurais sans doute pas « retrouvé mes petits » dans la psychologie décrite. Bien souvent, quand on écrit à la première personne, on a tendance à se mélanger les pinceaux entre son personnage (qu’on situe généralement, par coquetterie, dans une génération suivant la nôtre) et nos propres idées qu’on n’a pas vues évoluer. L’action (ou la non-action) se nourrit de nombreuses explications, imaginaires ou pas (je ne me pose même pas la question. Ça n’a aucune importance à une époque où les fakes modèlent les consciences et établissent les bases de la pensée d’une humanité devenue latente), sur l’expérience professionnelle du narrateur – Houellebecq serait reçu au concours d’ingénieur agronome sur sa seule capacité à parler du métier – sur l’histoire des protagonistes, toujours crédible. Ainsi quand il relate l’histoire familiale, à travers le temps, de son ami aristocrate-fermier normand, on jurerait l’œuvre d’un historien.

D’ailleurs comment juger l’œuvre et les dires d’un historien ? Je me suis toujours posé la question de la véracité de ce que nous racontent des spécialistes de trucs qui se sont passés bien avant leur naissance. Je ne parle pas des faits historiques consignés et archivés (encore que l’objectivité du consigneur ou de l’archiviste puissent être mise en doute) mais à la description de ceux-ci avec « mises en dialogues » par exemple. Le temps qui passe est un réel souci pour l’auteur et je le comprends. Le temps s’alourdit en passant, devient plus opaque, de plus en plus gluant. On n’y échappe pas. Je ne vais pas recopier de passage (je suis trop fainéant pour ça) mais je vous conseille de méditer après avoir lu l’excellente 148ème page dans laquelle, forcément, vous vous reconnaitrez (sauf les rigolos qui se voilent la face ou qui ont gagné au loto).

Une sensibilité morose se dégage de ce bouquin. De l’humour aussi parfois mais c’est subtil. Une envie de prendre la route (vers la Normandie qui est vraiment très bien décrite) et de quitter les rails sur lesquels nous sommes aimantés, une envie de réfléchir, une prise de conscience du poids de plus en plus insupportable du passé qui grossit au fur et à mesure que notre propre avenir se réduit en peau de chagrin. Et plus le meilleur est derrière nous, pire c’est ! Une analyse vraiment passionnante de notre société dans laquelle (l’analyse) notre quotidien n’est jamais loin. C’est pas gai, peu réjouissant, mais ça vous fiche une grande claque pour vous remuer au présent. Un livre qui vous secoue le bocal et vous persuade de l’existence d’un monde meilleur… pas loin, juste accessible.